Une simple distance — Sayuri Ichida & Ayako Sakuragi
À l’occasion des Rencontres d’Arles 2026, écho 119 réinvestit pour la deuxième année la Chapelle de la Madeleine pour y présenter Une simple distance.
Faisant dialoguer les artistes japonaises Sayuri Ichida et Ayako Sakuragi, l’exposition explore la distance — géographique, familiale, intime — comme espace de création, de mémoire et de transformation.
Originaire de Kyushu, Sayuri Ichida grandit ensuite dans les déménagements successifs, avec la sensation renouvelée d’être étrangère aux lieux qu’elle habite. Plus tard, alors que ses pas la mènent au Royaume-Uni, la découverte inattendue d'un ancêtre britannique parti s'établir au Japon vient faire écho à sa propre expérience de l'exil — à plusieurs générations d'intervalle, tel un retour à l'envoyeur. À partir de photographies familiales, d’autoportraits, de fragments d’architecture et de visages inconnus glanés dans les albums familiaux, Ichida compose des œuvres faites de plis et de découpes où les images et les histoires se fracturent, se dédoublent et donnent naissance à des chimères recomposées. Sa série
‘Ctrl Shift + J’, raccourci clavier permettant de passer d’une langue à une autre, évoque précisément
cet état de bascule entre ses différents mondes et identités.
De son côté, en 2019, Ayako Sakuragi quitte le Japon pour s’installer en France. Lorsque la pandémie éclate, elle se retrouve dans l’impossibilité de rentrer auprès de ses proches. Elle décide alors de leur envoyer un sténopé par la poste. L’objet voyage à sa place, là où elle ne peut aller. Ses proches, choisissant les moments où la lumière pénètre l’appareil, deviennent pleinement acteurs de la création. Le sténopé devient un outil de correspondance autant que la présence silencieuse de l’absente — un lien maintenu à travers la distance. Plus tard, lorsqu’un retour au Japon devient enfin possible, Sakuragi répète l’expérience en transportant elle-même le sténopé jusqu’à Kyoto. Cette fois, c'est son propre déplacement qui s'inscrit dans la pellicule, imprimant la trace tangible de la distance séparant les deux pays. Ainsi que Michel Poivert le transcrit : « La lumière est le message. » Ce n'est ainsi pas seulement l'artiste qui photographie — c'est la lumière elle-même qui voyage et relie.
Les deux gestes opérés par ces artistes se répondent ainsi par la correspondance, temporelle comme physique: l’une fragmentant l’image pour faire apparaître les traces et la mémoire du déracinement ; l’autre laissant la lumière traverser et imprimer la distance. À la manière du kintsugi (méthode japonaise de réparation à l'or de céramiques brisées) la fracture n’est ici pas dissimulée: elle devient ce qui révèle la beauté, la force du lien et de la transmission — un espace fertil à la création et au renouveau dans cet entre-deux eaux.

© Sayuri Ichida, Ctrl Shift + J #036, 2024

© Ayako Sakuragi, 103 jours, 2024-2026
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